Malek Chebel

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Malek Chebel est un enfumeur de première

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yacoub
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Malek Chebel

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Entretien avec Malek Chebel
« L'islam aime la chair,l'amour et les femmes »

Attention, ce livre est dangereux : « Le Kama-sutra arabe » (Pauvert), de l'anthropologue Malek Chebel, exhume de la clandestinité, voire de l'oubli, les grands textes de l'érotisme arabe.

Propos recueillis par Catherine Golliau

Scandale : cet ouvrage parle de passion, de désir, de coït, de vulve, de pénis ; on y chante le plaisir des sens et le bonheur d'aimer. Courtoise mais aussi gaillarde, voire paillarde, la littérature érotique arabe exprime une sensualité jubilatoire, scandaleuse par essence quand les fatwas de l'intégrisme musulman s'attachent à nier le corps. De très sérieux professeurs d'Al-Azhar, la plus prestigieuse université d'islam, ne viennent-ils pas d'interdire de « faire l'amour nu » sous peine d'invalider le mariage ? Tartuffe est toujours vert mais connaît mal ses lettres, leur rétorque Malek Chebel dans cette interview exclusive : l'islam aime la chair, l'amour et les femmes.

Le Point : Vous publiez une anthologie des textes érotiques en islam : « Le Kama-sutra arabe ». Ces deux mots ne sont-ils pas antinomiques ?

Malek Chebel : Les fondamentalistes tiennent pour impure toute intention charnelle, et même tout clin d'oeil. Mais cet islam procède d'une haine de la chair. Il condamne le corps et la nudité, et excommunie la femme au seul prétexte qu'elle est une femme. La religion de Mahomet n'a pas toujours été synonyme de frustration et de culpabilité. Par le passé, un grand raffinement a accompagné son développement, notamment en Mésopotamie, en Andalousie, au Maghreb et en Syrie. Rappelons-nous les divans recouverts de roses et les lits coquins dont parlent « Les mille et une nuits ». Mais la psychanalyse a prouvé que ce que l'on refoule le plus est cela même qui rejaillit avec une force sauvage... « Le Kama-sutra arabe » est un livre de sagesse autour du couple. Prélude à la fécondation et au coït, c'est aussi un manuel du savoir-jouir, une anthologie de poésie courtoise et une grammaire des positions amoureuses. Comme dans le Kama-sutra indien, les jeunes gens apprennent à se comporter en parfaits « brahmanes », à tenir leur rang et à respecter les conventions.

Cet érotisme est donc recommandé par les textes sacrés de l'islam ?

La sexualité est un fait reconnu par le Coran et par la tradition. Le Coran invite très clairement le musulman à s'adonner à l'oeuvre de chair, qui fait partie intégralement de la foi. Il fait référence à la sexualité et plus précisément à la fécondité. Dans la sourate II, intitulée « La génisse » ou « La vache », il est clairement dit que l'acte charnel est une bénédiction divine recommandée par Allah : « Elles (les femmes) sont un vêtement pour vous et vous êtes un vêtement pour elles... Cohabitez avec elles et recherchez ce qu'Allah a prescrit pour vous » (Coran, II, 187). Un bon musulman ne se parfait spirituellement que s'il honore régulièrement son épouse en cherchant, si possible, à la satisfaire pleinement. Les bons musulmans doivent « cultiver leur champ » (sourate II, verset 223). Ce n'est pas un hasard si le Paradis de l'islam est hanté par les houris, ces jeunes femmes dont la virginité physique se reconstitue après chaque pénétration. Le texte sacré exprime à divers endroits et sans pudibonderie le désir, la passion et même la furie amoureuse, comme au chapitre XII, dans la sourate dite de « Joseph », qui raconte la passion de Zuleikha, femme de Putiphar, pour le beau Joseph que ses frères avait vendu en esclavage. « Haita lak, lui dit-elle. Me voici à toi ! prends-moi, je suis follement amoureuse... ! » Tels qu'ils sont rapportés au IXe siècle par Bokhari, les hadiths du Prophète, c'est-à-dire ses propos et ses commentaires, sont aussi très « verts ». Enfin, la tradition qui s'est construite à partir de l'exemple donné par les compagnons du Prophète milite pour un affranchissement total du corps, tout en restant dans les limites d'une sexualité saine.

Mahomet était un grand sensuel ?

Il menait une vie qui pourrait sembler pécheresse aux yeux des intégristes d'aujourd'hui... Il le disait lui-même : j'ai aimé de ce monde les femmes, les parfums et la prière. Il n'hésitait pas à favoriser la découverte du plaisir chez ses partenaires. Nous le savons par les propos rapportés par les épouses du Prophète elles-mêmes : d'après l'historien Tabari (839-923), quand Mahomet reçut dans son lit Marya la copte, il resta avec elle vingt-sept jours et vingt-sept nuits...

Mais les textes sacrés prônent moins le plaisir que la fécondité...

Il est vrai que le Coran fait surtout référence à la sexualité, et plus précisément à la fécondité. L'islam, religion à vocation nataliste, rencontre ici la famille : l'islam veut des soldats, la famille veut des enfants. Mais cela n'interdit pas la jouissance. Une expression arabe dit que, lorsqu'un homme et une femme sont ensemble dans une chambre, la troisième personne ne peut être que Satan. Ce qui veut dire que lorsque deux individus majeurs désirent se donner l'un à l'autre, ils peuvent jouir l'un de l'autre sans limite. Tous ceux qui veulent dresser les jeunes filles selon leur vision rétrograde agissent non pas comme des musulmans, mais comme des misogynes et des machos.

Difficile d'imaginer que la culture bédouine du VIe siècle arabe ait pu nourrir l'érotisme brûlant que vous décrivez.

Il est vrai que la société anté-islamique de l'Arabie ne nous a pas laissé d'oeuvres « érotiques » au sens où on l'entend aujourd'hui. Les « Ayam al-Arab » (« Les jours des Arabes » ), qui rapportent la légende des Anciens, mentionnent bien des romances, mais rien de transcendant sur le plan sexuel. La Perse a donné sa richesse évocatrice à la poésie orientale. Les thèmes de l'homosexualité lui sont en grande partie empruntés. La beauté, l'esthétique sont typiquement persanes. Les aphrodisiaques, les recettes de beauté, l'amour courtois sont plutôt arabes. Mais aucun clivage strict ne peut être posé.

L'Occident a forgé une partie de son imaginaire érotique grâce aux « Mille et une nuits ». Quelle place tiennent-elles dans cette littérature ?

Unique. Toutes les parties fines que la société bourgeoise de la Bagdad abbasside (Xe siècle) organisait, parfois dans le palais même du souverain, nous sont décrites par « Les mille et une nuits ». C'est étonnant, la liberté de ton avec laquelle ses auteurs - je devrais dire ses « auteures », telle est la thèse que je défends dans mon livre, « Psychanalyse des "Mille et une nuits" » - ont abordé la question du sexe, même si les traductions récentes de ces contes sont fort pudibondes.

Quelles sont les autres grandes oeuvres érotiques de la culture islamique ?

Cette littérature est très diversifiée. Il existe de nombreuses oeuvres qui relèvent de l'amour courtois au sens où on l'entend en Occident et où s'illustrent deux grands noms, Umar Ibn Abi Rabi'a (644-719), que l'on a surnommé le Casanova de Médine, et Abu Nuwas (757-815), libertin splendide qui osa tenir un verre de vin d'une main et caresser de l'autre la joue d'un mignon. Il existe aussi des oeuvres qui relèvent plutôt du manuel d'érotologie, comme « Le collier de la colombe », d'Ibn Hazm l'Andalou (994-1063), « Le guide de l'éveillé », d'Ibn Foulayta (XVe siècle), et surtout « Le jardin parfumé », du cheikh Nefzaoui (XVe siècle). D'autres sont très truculents, comme ce qu'a pu écrire Esfahani, auteur au XIXe siècle d'une « Epître de la queue ». Avec ces ouvrages, on découvre que l'Orient n'a jamais cessé de parler de la taille du pénis, de la beauté de la vulve, de la puissance copulatoire... Certains traités, plus rares, n'hésitent pas à évoquer ouvertement la nymphomanie, la zoophilie, la masturbation et même le godemiché. Enfin, il ne faut pas oublier les textes humoristiques. J'ai traduit dans mon « Kama-sutra arabe » nombre d'anecdotes où le sexe est campé dans des historiettes savoureuses que seuls les gens d'esprit pouvaient saisir. Evidemment, cette littérature était surtout réservée à une classe privilégiée et circulait discrètement sous le manteau.

Peut-on parler d'un âge d'or du sexe en islam, comparable, par exemple, au libertinage français du XVIIIe siècle ?

Difficile de parler d'un âge d'or dans la mesure où cette littérature érotique se développe sur près de mille ans, et de manière très éparpillée. L'amour courtois ayant été initié au VIe siècle avec des couples emblématiques comme Majnun et Layla ou Djamel et Buthaïna, l'érotisme s'exprime ensuite avec le mouvement dit des « Raffinés » (Zurafa). A l'image d'Abu Nuwas, un prince dans tous les sens du mot, les Raffinés faisaient bombance et bonne chair sans souci des conventions. Durant le Xe et le XIe siècle, la nécessité d'expliquer au plus grand nombre les préceptes de la religion pousse de nombreux théologiens orthodoxes - Ghazzali par exemple - à traiter aussi bien de la jalousie et du désir que des interdits. Du XIIe au XVe siècle, des narrateurs hors pair décrivent les mille et une façons de s'adonner à la chair... J'ai ainsi été étonné par la décontraction avec laquelle des auteurs comme Nawadji (XVe) traitent de l'homosexualité, sujet délicat en islam, comme l'a malheureusement montré récemment le procès surréaliste intenté aux homosexuels en Egypte. L'Empire ottoman, militaire et administratif, marque toutefois un reflux de l'art en général et de la culture érotique en particulier, même si l'on trouve quelques perles dont il sera difficile de nier la beauté.

Quel rôle tient la femme dans cette culture érotique ?

La femme, l'épouse et la concubine, voire la prostituée, jouent un rôle essentiel. La femme est la partenaire idéale des amoureux courtois, les udhrites, la dulcinée des Raffinés du VIIe siècle... Et la principale protagoniste des « Mille et une nuits ». En tant que partenaire, ses capacités sexuelles sont louées par tous les érotologues, et même le Coran lui reconnaît une certaine autonomie en la matière. Certaines femmes ont d'ailleurs écrit des textes érotiques comme Wallada (XIe), poétesse et princesse de Cordoue qui n'hésita pas à afficher ses goûts saphiques.

Et le harem ?

On fantasme beaucoup sur ce lieu privé des femmes que les Occidentaux imaginent entassées les unes sur les autres. La peinture orientaliste des XVIIIe et XIXe siècles a popularisé les odalisques nues, fumant le narghilé en attendant l'assaut d'un mâle... Mais il est vrai que le secret, le caché et le non-dit excitent la libido. De fait, comme le montre la littérature érotique, la situation de la femme est heureusement plus complexe et plus raffinée que cela. Les femmes y sont montrées rusées et débrouillardes. Elles n'acceptent jamais un mâle si elles ne l'ont pas désiré. Même leurs époux légitimes peuvent avoir des difficultés pour se faire accueillir pour la nuit. Il leur faut séduire, convaincre. La sexualité y reste l'un des derniers bastions de la liberté individuelle.

Comment expliquez-vous la peur de la chair et du désir qui caractérise aujourd'hui la culture musulmane ?

Le rejet de la chair et du sexe est d'abord un rejet de soi-même. Et lorsqu'on se rejette il n'est pas sûr d'aimer qui que ce soit, même Dieu. L'islam met l'accent sur le bonheur profane comme médiation et comme invite au bonheur spirituel. Les opposer, c'est se conduire comme un « analphabète sentimental ». Du reste, les hadiths le disent sans cesse : aucun musulman ne peut prétendre au Paradis s'il ne commence par aimer son prochain (au sens biblique et au sens profane du terme) comme il s'aime lui-même
Malek Chebel

1953 Naissance à Skikda, en Algérie.

1980 Doctorat en psychopathologie et psychanalyse (Paris-VII).

1982 Doctorat d'anthropologie (Jussieu).

1984 Doctorat de sciences politiques (IEP Paris).

1984 « Du corps en islam » (PUF).

1986 « Dix aphorismes sur l'amour » (Payot).

1988 « L'esprit de sérail, mythes et pratiques sexuels au Maghreb » (Payot).

1995 « Encyclopédie de l'amour en islam » (Payot).

2000 « Du désir » (Payot).

2001 « Les cent noms de l'amour », avec Lassaâd Métoui (Alternatives).

2002 « Le sujet en islam » (Seuil).

2003 « Islam et libre-arbitre, la tentation de l'insolence », avec Marie de Solemne (Dervy).

Cheikh Nefzaoui

« Pour plaire aux femmes, les membres virils doivent avoir en longueur, au plus, douze travers de doigt, c'est-à-dire trois poignées et, au moins, six travers de doigt ou une poignée et demie [...] L'homme dont le membre reste au-dessous de deux poignées ne peut être agréable aux femmes. »

(In « Prairie parfumée », traduction Baron R.)

El-Bokhari : hadith

« Zaynab [femme du Prophète Mahomet] rapporte ce que Um Salama [l'une des épouses du Prophète] lui a dit : "J'eus mes menstrues pendant que j'étais au lit avec le Prophète. Je me glissai aussitôt hors du lit, allai prendre mes vêtements de menstrues et les endossai. L'Envoyé de Dieu me dit : "As-tu tes règles ? - Oui, répondis-je. Alors, il m'appela et me fit remettre avec lui sous la couverture." Zaynab ajoute : "Um Salama m'a également dit que le Prophète l'embrassait bien qu'il fût en état de jeûne et qu'elle se lavait des impuretés de la copulation dans un même vase avec lui. »

(In « Les Traditions islamiques », chap. VI, « Les menstrues », d'El-Bokhari, 810-870, théologien et anthologue.)

Abu Nuwas (vers 757-vers 815)

« Le bien-aimé qui est mien

A force de me fuir devient

Plus désirable.

Image il l'est tout entier

Et tout ce que tes yeux auraient vu de lui

Sera une image

Il en est de même des perles

Un jeune garçon ignore

Laquelle dans le regard est la plus éblouissante. »

(Trad. Martino et Bey Saroit.)

Umar Ibn Abi Rabi'a (644-719)

« Que la tunique qui frôle ses seins, et ses flancs

Touche son ventre, mais découvre le dos.

Lorsque la brise du soir se met à frissonner

Toutes les envieuses jalousent alors ses charmes cachés. »

(Traduction Malek Chebel.) © Fayard

« Les mille et une nuits » (Xe siècle)

« Ô lapins de toutes les couleurs et de toutes les variétés entre les cuisses des adolescentes filles de rois ! Vous étiez gras, vous étiez ronds, vous étiez dodus, vous étiez blancs, vous étiez comme des dômes, vous étiez gros, vous étiez voûtés, vous étiez hauts, vous étiez unis, vous étiez bombés, vous étiez fermés, vous étiez intacts, vous étiez comme des trônes, vous étiez comme des nids, vous étiez sans oreilles, vous étiez chauds, vous étiez comme des tentes, vous étiez sans poils, vous aviez des museaux, vous étiez fendus, vous étiez sensibles, vous étiez des gouffres, vous étiez secs, vous étiez excellents... »

(« Les aventures de Hassan al-Basri », traduction Joseph-Charles Mardrus.)

Nabigha Dubyani (VIe siècle)

« Avancez votre main : gras et saillant,

Son sexe généreux emplira toute votre main.

Mais le but est profond ; il est élevé ; il sent bon.

Si vous parvenez à atteindre ce but, votre arme

En se retirant, glissera sur des parois demeurées sèches.

Et pour extraire cette arme vous devrez vous arc-bouter

Tel l'enfant qui puise l'eau du puits. »

(In Martino/Bey Saroit, « Anthologie de l'amour arabe ».)

« Le Kama-sutra », de Malek Chebel (Pauvert, 452 pages, 22 E).[/quote]
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yacoub
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Re: Malek Chebel

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Malek Chebel, l'anthropologue de la sexualité en islam, est mort
Malek Chebel.
Cet anthropologue des religions, qui oeuvrait “pour un islam des Lumières”, avait 63 ans.
Malek Chebel, qui était né en 1953 à Skikda, en Algérie, est mort d'un cancer ce matin, samedi 12 novembre 2016.

Psychanalyste, philosophe, il était surtout connu pour ses travaux comme anthropologue des religions, spécialiste du monde arabo-musulman et adepte d'un "islam des Lumières".
Auteur de nombreux essais, depuis "le Corps en islam" (PUF, 1984), il avait notamment publié un "Dictionnaire amoureux de l'islam" (Plon, 2004), un "Dictionnaire encyclopédique du Coran" (Fayard, 2009) ou encore une vaste anthologie consacrée à "l'Erotisme arabe" (Bouquins, 2014).
En 2002, à 48 ans, il publiait "le Sujet en islam" (Seuil). L'occasion de faire le point sur ses travaux, dans cet entretien au "Nouvel Observateur".

Malek Chebel : "La vocation de mon travail a consisté à réhabiliter le désir féminin"

« Passeur de sens entre l'Orient et l'Occident», le psychanalyste et anthropologue Malek Chebel est surtout connu pour ses écrits fondateurs sur la sexualité en Islam (1). Originaire de Skikda, ville côtière de l'Est algérien, il s'est installé en France en 1977 pour suivre les cours de Jean Laplanche et questionner l'univers arabo-musulman. A 48 ans, il publie son quatorzième ouvrage, «le Sujet en islam», aux Editions du Seuil.

Le Nouvel Observateur. Depuis vingt ans, vous travaillez à une «Histoire des mentalités dans le monde arabe» dont vous nous livrez aujourd'hui le sixième et avant-dernier tome: «le Sujet en islam». N'était-il pas audacieux d'y pointer l'intime relation que noue le gouvernement de la cité musulmane avec la sexualité de ses leaders politiques les plus charismatiques?

Malek Chebel. Certainement, mais mon regard n'est pas celui du théologien. Hors de toute polémique, je me situe en observateur, en historien. Ce livre peut paraître offensant pour les musulmans, car j'évoque des versets du Coran qui viennent avaliser le désir du prophète Mohammed. Son mariage «de volonté divine» avec la belle Zaïnab, la femme de son fils adoptif, en est un exemple éloquent. Depuis le mariage avec les femmes des fils adoptifs a été autorisé. Mon souci dans ce livre a été de montrer le visage humain du Coran. Or c'est «le» grand scandale.

Vous n'en êtes pas à votre premier scandale, depuis vingt ans que vous parlez orgasme, excision, hymen, homosexualité?
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Effectivement, au départ mes conférences en Sorbonne se terminaient en véritables pugilats. A présent, on me présente comme un «libérateur» de la femme. Car le combat que je mène contre les formes archaïques de l'expression de l'islam passe forcément par la femme, cet épicentre de la transgression, lieu de tous les complexes, refoulements et blocages. Pour le machiste, pour le misogyne musulman, la femme n'était qu'un «entre-cuisses», une momie privée de jouissance. La vocation de mon travail a consisté à réhabiliter le désir féminin.

"Le projet fou de l'EI : éradiquer toute forme matérielle de notre civilisation"

Or le droit à la jouissance donne accès au statut de sujet?

A la liberté et au sujet. Dès l'instant où une personne commence à jouir, à être maîtresse de sa jouissance, elle exprime son autonomie. Et dès qu'elle est sujet, elle n'est plus un bon soldat pour la morale collective et archaïque. C'est donc à partir de cet individu acteur que l'islam se réformera et qu'il gagnera la bataille face à tous les démagogues, théologiens et imams corsetés jusqu'au cou. Pour l'instant, le sujet n'existe dans l'univers arabe que sous la forme d'un potentiel qui n'a pas encore révélé son étendue. Son affranchissement est contrecarré par la prééminence du divin sur l'humain et par l'obéissance qui conditionne, puis verrouille, la foi des fidèles.

Quel espoir nourrissez-vous pour l'islam de demain?

Je propose que l'islam soit une chance et non une contrainte ou un enfermement. Cherchons les espaces de liberté et d'intelligence qu'il nous propose, plutôt que le rigorisme d'un dogme dont on connaît les effets réducteurs. Un musulman nouveau est sans doute en train de naître sous nos yeux. Et son double défi consiste à gagner sa modernité sans perdre sa foi.

En France, par exemple, c'est par la part inaliénable de la citoyenneté que le musulman aspire à s'intégrer. Et il se méfiera même de ceux qui veulent le cantonner à la mosquée, parce que c'est nier chez lui la possibilité qu'il puisse être laïque, aimer la laïcité et la défendre en tant que telle. Finalement, le gage que la modernité a pris sur l'islam, c'est que le sujet musulman sera fabriqué ici en Occident avant qu'il n'advienne là-bas.

Propos recueillis par Marie Lemonnier
(1) «La Psychanalyse des Mille et Une Nuits», Payot.

Islam : les réponses aux 6 questions qui fâchent
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omar
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Re: Malek Chebel

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Paix à son âme
«L'Occident n'oppose aucune idéologie à l'islamisme, sinon celle de l'argent»
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Re: Malek Chebel

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Malek Chebel, l'homme qui a traduit le Coran en français courant

propos recueillis par Étienne Séguier publié le 12/11/2016

© ANDERSEN ULF/SIPA
© ANDERSEN ULF/SIPA

L'anthropologue des religions et intellectuel algérien Malek Chebel est décédé le 12 novembre. En 2009, ce promoteur d'un « islam des lumières » publiait chez Fayard une nouvelle traduction du Coran accessible à tous, accompagnée d'un dictionnaire encyclopédique. La Vie l'avait alors rencontré pour parler de « l'œuvre de sa vie ». Nous republions aujourd'hui cet entretien.

Pourquoi cette nouvelle traduction du Coran ?

Ce sont les événements du 11-Septembre qui m'ont décidé à me lancer dans cette aventure. Comment expliquer que le Coran soit l'objet de tant d'interprétations inquiétantes, aussi bien de la part de musulmans que de non-musulmans ? Alors, j'ai effectué un sondage autour de moi et j'ai découvert que de nombreuses personnes avaient tenté de le lire. Mais la plupart n'avaient pas dépassé la troisième page ! Trop compliqué, érudit, confus. Comment blâmer mes interlocuteurs de véhiculer des clichés sur l'islam s'ils ne disposent pas d'un texte accessible ?

Que reprochez-vous aux traductions existantes ?

Elles sont souvent trop savantes et rédigées à l'intention d'une minorité d'intellectuels qui parlent l'arabe et connaissent parfaitement le contexte historique et la biographie du Prophète. Les traducteurs en rajoutent dans la complexité afin d'épater leurs confrères universitaires. J'ai voulu, au contraire, proposer une traduction lisible de la première à la dernière page par des jeunes du niveau bac.

En tant que musulman, avez-vous le droit de traduire le Coran ?

Il est intraduisible par définition, puisque vous ne pouvez pas trouver par votre langue humaine des correspondances avec celle de Dieu. Ce serait Lui faire offense. Du coup, certains croyants expliquent qu'ils ne traduisent pas le Coran, mais seulement ses idées. Je ne reprends pas cette précaution d'usage. Mon lecteur veut comprendre ce que révèle le Coran, je lui propose une traduction fidèle, pas uniquement
le résumé de ses concepts.

Concrètement, comment avez-vous procédé ?

Je suis parti du texte original, ces paroles récitées par le Prophète qui lui ont été transmises par révélation divine. Ces versets étaient ensuite rédigés par ses proches sur différents supports, puis appris par cœur au cas où ces fragiles supports se perdraient. Mais il n'est pas simple de traduire ces écrits, car nous avons affaire à un dialecte de La Mecque du VIIe siècle, qui ne correspond pas à l'arabe parlé aujourd'hui. J'ai donc consulté les commentaires arabes, des dictionnaires de langue et j'ai comparé ensuite ma traduction aux traductions précédentes en français, mais aussi en anglais et en allemand. J'ai ensuite soumis le manuscrit à des grammairiens, des juristes, des linguistes, des érudits.

Qu'est-ce que cela change de s'adresser à des lecteurs du XXIe siècle ?

Mes prédécesseurs du XIXe et du début du XXe siècle se croyaient obligés de tirer le Coran vers une sorte de récit biblique permanent, selon la demande des lecteurs pour qui la Bible demeurait l'unique ouvrage de référence. Mes collègues n'hésitaient pas à corriger des versets s'ils n'étaient pas conformes à ce qu'affirmaient l'Ancien et le Nouveau Testament. Je me réjouis de ne plus être lié par cette pression, car le Coran raconte finalement peu d'histoires. Celle de Joseph et ses frères s'y retrouve presque mot pour mot. Des sourates sont aussi consacrées à Marie et à la naissance de Jésus, à Moïse et à ses démêlés avec Pharaon, à Loth, à Adam et bien entendu à Abraham. Mais l'essentiel prend la forme de déclarations philosophiques, de descriptifs détaillés du paradis et de l'enfer, d'un rappel constant de la résurrection des croyants, mais aussi d'injonctions précises à l'intention des fidèles. Ainsi sont nés le ramadan, la prière, l'aumône, le pèlerinage et tant d'autres rites mineurs ou majeurs de l'islam.

N'avez-vous pas été tenté d'adapter le contenu pour faciliter la compréhension ?

Non, j'ai cherché à traduire en respectant le texte à la virgule près. Avec ses phrases simples et -celles interminables, à la manière de Proust. Mais aussi ses genres différents. Comment voulez-vous que le lecteur puisse me faire confiance si je décide de mon propre chef de changer un seul verset du Coran. En revanche, ma liberté, je l'ai exercée en rédigeant le Dictionnaire encyclopédique du Coran, car j'avais bien conscience que certains concepts avaient besoin d'être mis en perspective.

Justement, certains concepts peuvent paraître décalés par rapport à l'attente des croyants actuels, comment présentez-vous, par exemple, la polygamie dans ce dictionnaire ?

En expliquant qu'elle est autorisée dans le Coran jusqu'à concurrence de quatre femmes. Je présente les occurrences dans les sourates, pour que le lecteur puisse les lire par lui-même. Puis, je donne mon point de vue. La polygamie ne me semble plus constituer le régime matrimonial préféré des musulmans, car le Coran pose des conditions draconiennes qui rendent impossible une vraie polygamie. Il exige que le mari traite équitablement les différentes épouses, tout en précisant que l'on ne peut aimer de la même manière deux êtres humains. Il en est de même pour la lapidation, qui ne figure pas dans le vocabulaire coranique.

Et que dites-vous sur l'interdiction pour une femme d'épouser un non-musulman ?

Cette interdiction ne figure pas dans le Coran. Le dictionnaire encyclopédique permet ainsi de découvrir que plusieurs concepts attribués à l'islam ne reposent pas sur des sourates. Mais plutôt sur des constructions théologiques ultérieures. Dans les débats sur l'islam, il me semble bon de bien distinguer ce qui relève du Coran qui est indiscutable et ce qui provient de l'exégèse humaine.

Le Coran se prononce-t-il sur les « dhimmis » ?

Ce terme désigne les sujets non musulmans dans un État régi par la charia. Là encore, il n'apparaît pas dans le Coran, au moins au sens négatif qu'il a aujourd'hui, dès lors qu'il n'existait pas encore d'empire musulman, ni de califat. Le Coran prescrit plutôt d'entretenir de bonnes relations avec les croyants du Livre. À l'époque, les « ennemis » de l'islam étaient plutôt les idolâtres qui pratiquaient une religion polythéiste.

Comment le Coran traite-t-il les chrétiens ?

Avec bienveillance, il les qualifie de « croyants sincères » et rappelle à plusieurs reprises la dure condition des moines. Mais il réfute clairement l'idée de l'incarnation du Christ qui paraît inconcevable pour des musulmans. Le Coran se montre plus sévère avec les juifs, qu'il menace d'occire. Une seule fois, un verset mentionne que l'on ne peut « être l'ami des juifs et des chrétiens, car ils ont fait alliance et se soutiennent mutuellement ». Ce qui peut se comprendre dans le contexte historique de la part d'une nouvelle religion qui éprouve des difficultés à se faire entendre.

Le Coran prône-t-il une « guerre sainte » ?

L'expression djihad, que l'on traduit parfois par « guerre sainte », est bien présente. Elle traduit tantôt l'idée d'un combat spirituel intérieur, mais aussi celle d'une guerre bien réelle « pour Dieu » contre les incroyants. Toutefois, l'expression ne concerne jamais les juifs et les chrétiens, considérés comme des croyants. Les musulmans n'ont véritablement combattu « au nom de Dieu » et pour convertir leurs ennemis que durant la période de l'expansion de l'islam de 750 à 850. Mais l'expression n'a plus été utilisée après. Pas même au temps des croisades, où les musulmans ont eu le sentiment de répondre à une agression.

Finalement, existe-t-il encore des notions figurant dans le Coran qui vous semblent incompatibles avec la modernité ?

Les propos sur l'esclavage qui ne se prononcent pas nettement pour l'affranchissement. Le prophète Mahomet invite à libérer les esclaves pour recevoir des bénédictions afin de gagner le paradis, et Omar a payé de sa poche l'affranchissement des esclaves. Hélas, les partisans de l'esclavage peuvent faire remarquer que l'abolition ne constitue pas une obligation divine, au même titre que la prière, le refus du vol ou du mensonge.

Certains versets auraient été abrogés par le Prophète lui-même, est-ce vrai ?

Effectivement. Au cours de la révélation coranique qui a duré vingt-deux années, certains versets ont été retirés, car ils étaient devenus obsolètes du vivant même de Mahomet. Le Coran précise qu'à chaque fois Dieu envoie un autre verset qui lui est égal ou supérieur. Mais il ne faut pas y voir là une volonté de dissimuler une vérité aux croyants ou de transmettre un savoir ésotérique, mais plutôt le souhait de restaurer le sens exact d'un verset.

Comment sortez-vous à titre personnel de ce travail de traduction ?

J'éprouve un très fort sentiment de liberté retrouvée et une forme de bonheur. Traduire le Coran n'est pas une sinécure. C'est pourquoi, lorsque l'on me demandait si je fréquentais assidûment la mosquée, je répondais que j'y étais du matin au soir durant ces huit dernières années. J'ai été ébloui par la richesse incommensurable de la langue arabe. Aux yeux des musulmans, ce texte a vraiment été transmis à Mahomet par Dieu pour une raison simple : le Coran est inimitable. J'ai pu vérifier toutes ces années combien cet argument était juste. Aucun savant de la langue ne peut accomplir une telle œuvre !
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Décès de l'anthropologue Malek Chebel, défenseur d'un "islam des Lumières"
12/11/2016

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L'anthropologue des religions et psychanalyste algérien Malek Chebel, défenseur d'un "islam des Lumières", est décédé samedi matin d'un cancer à l'âge de 63 ans, a indiqué sa famille. Il sera enterré en Algérie, après probablement une cérémonie en région parisienne lundi, a précisé à l'AFP son fils Mikaïl Chebel.

Né en 1953 en Algérie, Malek Chebel, spécialiste de l'islam, était l'auteur de nombreux ouvrages et a donné des conférences dans des universités de plusieurs pays, notamment en France et aux Etats-Unis. Parmi ses livres, "L'islam pour les nuls" et "Le Coran pour les nuls" s'étaient arrachés dans les librairies après les attentats de janvier 2015.

Il a aussi traduit le Coran et publié, entre autres, "Mohammed, prophète de l'islam", "L'islam et la raison", "L'Erotisme arabe", ou "L'islam en 100 questions". En 2008, Malek Chebel avait été décoré chevalier de la Légion d'honneur par Nicolas Sarkozy, alors président. "Grâce à vous, la France découvre, ou redécouvre, un islam qui connaît et aime la vie, le désir, l'amour, la sexualité", avait alors déclaré Sarkozy.
Le Figaro l'avait interrogé à plusieurs reprises : comme ici en février 2015, après les attentats de janvier, ou là en septembre dernier.
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Mort de l’anthropologue Malek Chebel, défenseur d’un « islam des Lumières »


Il était notamment l’auteur de « L’islam pour les nuls » et « Le Coran pour les nuls », qui s’étaient arrachés dans les librairies après les attentats de janvier 2015.
Le Monde.fr avec AFP | 12.11.2016

[img(534px,534px)]http://s2.lemde.fr/image/2016/11/12/534 ... 448cb4.jpg[/img] L’anthropologue Malek Chebel, défenseur d’un « islam des Lumières », est mort samedi 12 novembre. FRED DUFOUR / AFP
L’anthropologue des religions et psychanalyste algérien Malek Chebel, défenseur d’un « islam des Lumières », est mort des suites d’un cancer, samedi 12 novembre au matin, à l’âge de 63 ans, a appris l’Agence-France-presse (AFP) auprès de sa famille.

« Malek Chebel, c’était l’islam des Lumières et la modernité. Son œuvre dit quel doit être notre ouvrage : bâtir l’islam de notre temps », a tweeté le premier ministre Manuel Valls. Pour Anouar Kbibech, président du Conseil français du culte musulman (CFCM), interrogé par l’AFP, sa disparition constitue « une grosse perte pour l’ensemble des musulmans de France ».
Il sera enterré en Algérie, après une probable cérémonie en région parisienne, lundi, a précisé à l’AFP son fils Mikaïl Chebel.
Trente-cinq livres publiés

Arrivé à Paris en 1980 pour préparer un doctorat en psychopathologie et psychanalyse, après une licence de psychologie clinique à Constantine (Algérie), Malek Chebel voulait contribuer, par ses études, à voir l’Orient et l’Occident s’éloigner des « lieux de confrontation » où les extrémistes voulaient les conduire.
Il « a appris le dictionnaire » français en arrivant en France « pour s’approprier les mots, la langue », a raconté à l’AFP son ami Hichem Ben Yaiche. « Il avait une capacité de travail inouïe », avec trente-cinq livres publiés et cinq prévus pour la seule année 2016. Il voulait « ratisser plusieurs thématiques », dans « une quête d’identité personnelle », selon ce proche.
Parmi ses livres, L’islam pour les nuls et Le Coran pour les nuls s’étaient arrachés dans les librairies après les attentats de janvier 2015. Il a aussi traduit le Coran et publié, entre autres, Mohammed, prophète de l’islam, L’islam et la raison, L’Erotisme arabe, ou L’islam en 100 questions.
Face au « détournement de l’islam » par ceux qui ont alimenté sa « dérive sectaire » et djihadiste, Malek Chebel a donné naissance au concept d’« islam des Lumières » pour « dire que l’islam n’est pas extrémiste, qu’il n’est pas ce qu’on peut dire à travers les actes de quelques fous de Dieu », a expliqué Hichem Ben Yaiche.
[h2]Chevalier de la Légion d’honneur[/h2]

Selon le président du CFCM, Malek Chebel proposait « une démarche innovante, une lecture contextualisée des préceptes de l’islam et de la pratique religieuse ». Et il avait « un rôle précurseur » avec « des analyses pertinentes, notamment sur la place de la femme dans l’islam, de la conception, de la relation de l’homme au plaisir d’une manière générale », des thèmes qui « apportaient une certaine fraîcheur à la vision que pouvait avoir la société française sur la religion musulmane », a souligné Anouar Kbibech.
En 2008, Malek Chebel avait été décoré chevalier de la Légion d’honneur par Nicolas Sarkozy, alors président de la République. « Grâce à vous, la France découvre, ou redécouvre, un islam qui connaît et aime la vie, le désir, l’amour, la sexualité », avait déclaré M. Sarkozy.
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Le sexe et les religions


La veine amoureuse en islam


Malek Chebel - publié le 01/07/2009

[Archive] En hommage à notre ancien chroniqueur Malek Chebel, disparu le 12 novembre, nous republions un de ses textes. Inspirée de l'amour de Dieu, l'exaltation des sentiments prime, dans le monde musulman, sur celle des sens : si le rapport à la jouissance est bien une des constantes de la parole prophétique et de la littérature ancienne, les plaisirs de la chair ont été progressivement récusés par les docteurs de la loi.
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La question du plaisir et de la jouissance en islam est stratégique à plus d'un titre. Elle est l'argument principal de l'harmonie au sein du couple. Elle structure les rapports de celui-ci avec la famille, le clan et la société tout entière. Elle est enfin un indice d'appréciation du « bonheur » au sein de l'islam, ou au moins de sa représentation, sans compter qu'elle est l'une des constantes de la parole prophétique. Le Coran évoque sans fard la question de la sexualité dans plus de 82 versets. La sexualité comme thème distinct est nommée dans les sourates suivantes : II, 187, 222 ; IV, 15-16, 21 ; V, 3 ; XV, 68. Quant aux sous-thèmes, ils sont extrêmement variés et forment une sorte de nomenclature sexuelle, un programme, avec son périmètre du possible (le permis, halal) et ses empêchements dogmatiques (haram). Voici les plus saillants : la nudité du couple adamique, la chasteté pré-maritale, la continence, beauté, séduction et luxure, la tentation et son antidote, la retenue, le mariage et son extrapolation, la polygamie, l'adultère, la débauche, la fornication, la répudiation, la jalousie, la place des eunuques, la froideur sexuelle, la flagellation du couple adultère, l'interdit de l'homosexualité (en relation avec l'histoire de Loth), la sodomie, le voilement des femmes, la projection fantasmatique des houris et des épouses du Paradis. Plusieurs dizaines de versets sont consacrées au régime matrimonial, au comportement idéal de la femme au sein de la famille, au rôle des enfants et le respect qu'ils doivent aux aînés. En islam, toute sexualité hors mariage est proscrite, tant pour les femmes que pour les hommes. Une évidence saute aux yeux : le périmètre idéal de la sexualité est une constante du Livre sacré et traverse le corpus du hadith du Prophète, en sachant que Mohammed (570-632) demeure in fine le meilleur exégète du Coran. Plusieurs indices objectifs montrent que la veine amoureuse s'est harmonieusement développée en terre arabe, avant, pendant et après l'avènement de l'islam. De fait, ce sont les poèmes courtois de l'antéislam qui nous alertent sur la sincérité d'une pléiade d'auteurs ayant chanté l'absence de la bien-aimée, et le miel des retrouvailles dans le faux de la dune. Au cours de la prédication, le Prophète en personne innove dans ce domaine, en réaffirmant haut et fort tout le bien qu'il pense des femmes, ce qui apparaît très distinctement dans L'Authentique (le Sahih) d'Al-Boukhari (810-870), un ouvrage de compilation qui fait foi. Par ailleurs, un grand nombre de règles aujourd'hui observées dans le domaine des relations amoureuses remontent à cet islam premier. Peu de temps après la prédication, commence l'ère des législateurs (fûqaha) et leur cortège d'édits (fetwas), de plus en plus restrictifs et contraignants. Mais peut-on vraiment enfermer le désir, lorsque toutes les raisons et déraisons de l'être humain poussent à l'idolâtrer ? Le corps et ses appétits sexuels, la beauté et ses ensorcellements, l'esprit et son subtil vagabondage, la société et ses propres exigences, et la famille dans cela, qui cherche à canaliser la libido des jeunes pousses...

Un langage riche et précis
L'un des indices de cet épanouissement est le langage amoureux, celui de la langue arabe, qui demeure aux yeux des musulmans la langue du sacré par excellence. Et ce répertoire est impressionnant par sa richesse et sa précision : une centaine de mots pour dire « Je t'aime », et plus encore pour exprimer la conquête amoureuse, la passion, le désir, le plaisir sexuel, l'acte de chair et la libération qui s'ensuit. Ainsi, le mot tahayyûj, qui signifie « être excité, éprouver une forte inclinaison pour quelqu'un, le vouloir charnellement ». En langue arabe, le mot est évocateur au point de vue de la sémantique, mais aussi dans sa phonétique, car c'est de mer en furie dont il s'agit, comme si le désir qui vient par vagues s'amasse à la surface du corps avant d'exploser. Un autre mot, ghûlma, soit la base biologique du désir, son substrat organique, son instinct (ghariza). Aussi, l'expression hâjat ghûlmatûhu signifie tout simplement que sa passion charnelle déborde. Pour montrer cette diversité, voici une dizaine d'autres termes employés par les amants, tout autant que les juges, les théologiens et les écrivains : 'ichq, pour désigner la passion amoureuse ; la chahwa, son interface biologique, l'instinct sexuel ; al-hûbb, l'amour, avec toutes ses variantes, dont al-hûbb al-ûdhri, l'amour chaste ou amour courtois, mais aussi hawa, mahibba et mawadda, amours aux accents spirituels, y compris ceux que l'on éprouve pour Dieu. Le plaisir, les agaceries amoureuses et la satisfaction sont appelés ladha, moula'aba et tamattû'. La faute sexuelle est dite zina, elle est valable aussi bien pour les hommes que pour les femmes. La femme est dite mûtabarrija, lorsqu'elle manifeste une trop grande liberté de mœurs. Le mot 'awra, littéralement « aveugle », désigne les organes sexuels. La discrétion voudrait qu'on les cache au hammam, c'est le kachf al-'awra. L'amour homosexuel est dit al-hûbb al-lûthi, tandis que la lesbienne est identifiée de manière imprécise (et plutôt négativement) par le mot de sihaq, mûsahaqa.

« Badinage » et « courtoisies »
L'art de la conversation et la connivence entre deux êtres sont évoqués dans un traité de Ibn Hayyan at-Tawhidi (Xe siècle), intitulé Al-Imta' wal-mû'anassa (De la délectation et de la (belle) compagnie). Il y est notamment question de « badinage sexuel, de courtoisies amoureuses, de douceur ». Les mêmes items sont traités par un nombre significatif de grammairiens, de poètes, de prosateurs et d'amoureux assez régulièrement éconduits. Ils ont pour noms Ibn Dawûd (868-910), auteur du Livre de la rose (Kitab az-zahra), qui pourrait être la première codification de l'amour courtois ; Ibn Hazm (993-1064), avec son Collier de la colombe (Tawq al-hamama), un récit de psychologie amoureuse ; le poète andalou Ibn Zaydûn (1003-1071) et même le chroniqueur avisé de Bagdad aux premiers temps des Abbassides, Al-Jahiz (776-868 ou 869). Celui-ci n'a pas cessé de décrire le comportement des buveurs de vin, des prostituées, des esclaves chanteuses, des mignons et des débauchés. Plus tard, en une deuxième vague, ce sont les mystiques et autres érudits, les « théologiens de l'amour », qui reprendront le flambeau de la vénération amoureuse, en produisant des traités extrêmement élaborés sur l'amour de Dieu et son_avatar humain, la passion. Ces mystiques ont pour noms Al-Jounayd, Ad-Daylami, Chibli, Sarradj, Rûmi, Ghazali, Ibn al-Jawziya et Ibn'Arabi (1165-1241), auteur de ces vers : « Quand je sus que l'amour était inestimable, sans que pourtant j'eusse d'emprise sur lui. Jusqu'au terme de ma vie, je m'épris à jamais de l'amour de l'amour [hûbb al-hûbb] ! »

Le bien-vivre en terre d'Allah
Enfin, une troisième vague, plus affranchie encore que les deux premières, s'est lancée dans la littérature érotique et amoureuse, parfois très crue. Plusieurs grands maîtres ont marqué les trois siècles les plus « chauds » de l'islam, à savoir les XIVe, XVe et XVIe siècles. Deux d'entre eux nous ont laissé des opuscules puissamment charpentés et libres (et libertins) de bout en bout. Si le plus connu est Chaykh An-Nafzaoui (XVe siècle), l'auteur du Jardin parfumé, il en est un autre que peu de gens connaissent, car il n'est pas encore traduit en français, c'est Ibn Foulayta (XIVe siècle), auteur d'une sorte de Kama Soutra arabe, intitulé Le Guide de l'éveillé pour la fréquentation du bien-aimé. La constante coranique s'est transformée au fil du temps en une nécessité de fait, et pour avoir cumulé tant de réflexions et tant de récits, la sexualité est devenue un article majeur du bien-vivre dans les terres d'Allah. Pourtant, quatorze siècles plus tard, et alors même que tous nos classiques arabes (dont certains, comme Les Mille et une nuits, sont devenus universels) rendent compte de la faconde avec laquelle les Arabes anciens ont abordé ces thèmes, la question de la jouissance sexuelle en islam est de nouveau très problématique. Que s'est-il passé depuis pour qu'on en arrive à l'affaissement d'aujourd'hui, avec des atrocités sans nom, comme l'excision qui progresse encore en Égypte et au Soudan, ou l'engraissement des Mauritaniennes avant leur mariage arrangé, ou encore la servitude sexuelle des épouses (en Afghanistan, récemment), le mariage de vieillards pédophiles avec des fillettes à peine nubiles (toujours à la frontière du Pakistan et de l'Afghanistan) et la vénalité de certaines unions, conçues dans le seul but d'élargir le cheptel féminin des grandes maisons ? Faut-il seulement se rappeler que dans De l'amour, paru en 1822, Stendhal écrivait encore : « C'est sous la tente noirâtre de l'Arabe-Bédouin qu'il faut chercher le modèle et la patrie du véritable amour. Là comme ailleurs, la solitude et un beau climat ont fait naître la plus noble des passions du cœur humain... » ? Et de poursuivre son analyse dithyrambique sur plusieurs pages, en faisant remarquer que dans ces contrées éloignées, bien que sèches et arides, il y avait encore des jeunes qui mourraient d'amour, ou plus exactement qui préservaient leur chasteté, quitte à mourir de consomption pour la bien-aimée, sans jamais la toucher, car cela reviendrait à l'offenser aux yeux de sa société.

Chasteté, honneur et rigidité
Or, toutes les notions dont il est question ici - chasteté, amour, honneur - sont les ingrédients d'une culture chevaleresque qui a prospéré sans retenue avant l'arrivée de l'islam. Depuis, on le sait, cette culture est certes observée par quelques raffinés qui ne croient plus à la nécessité de se battre pour imposer leurs choix, et encore moins aller contre la gouvernance rigide de la société actuelle. Monde arabe et islam, tradition et modernité : telle est la dualité dans laquelle il faut camper le récit amoureux ou, pour le dire autrement, il s'agit bien d'amour et de sentiment amoureux, et non pas forcément de sexualité, car elle semble aujourd'hui bien plus carencée que par le passé. En l'état, le monde musulman présente les deux facettes : celle des pères fouettards d'Iran, d'Afghanistan et d'Arabie, puisque l'édifice de leur « contrainte légitime » n'existe que par la chasse qu'ils mènent à la jouissance individuelle et à tout plaisir de la chair. De l'autre, un monde de jouisseurs impénitents, doux et amers à la fois, qui préfèrent se cacher ou s'exiler pour donner libre cours à leurs passions.

Un champ de l'imaginaire exigu
Cet autre monde est plus intimiste, plus secret. Il est celui que décrivent les écrivains voyageurs du XVIIIe siècle, en particulier les Français. Ils n'y ont vu malheureusement que l'écume des choses, une transmutation, ce qui explique les conséquences inattendues de leurs narrations : un Orient trop violemment sexuel et répondant aux qualificatifs peu flatteurs de lupanar géant, harem pour courtisanes soumises ou salon de beauté privatif où l'on cultive mollesse et oisiveté. Toujours, la même dualité, la même ligne de démarcation entre deux sociétés antinomiques qui se font face. La seconde est libérale et minoritaire. Elle prône la séparation du politique et du religieux, le droit au plaisir, la liberté de choix, notamment le choix d'épouser tel ou tel, le choix de divorcer, etc. La première est plus conservatrice, avec un champ de l'imaginaire par trop exigu. C'est cette seconde société qui a le vent en poupe aujourd'hui, raison pour laquelle toute attitude non-conforme est condamnée d'avance, réprimée, tandis que son auteur est vertement tancé, voire persécuté. Faut-il conclure ? En observant le matériau réuni depuis une vingtaine d'années par une pléiade d'auteurs venus d'horizons divers, on se rend compte des différentes strates qui organisent de manière invisible, voire clandestine, l'ensemble des émois. La femme éprouve le besoin de s'émanciper du carcan familial, mais n'a pas l'énergie suffisante pour sauter dans l'inconnu. Si dans les années 1970, les femmes pouvaient encore espérer un sursaut en leur faveur, notamment en matière de choix sexuels, la crispation actuelle caractérisée par l'islamisme politique et son pendant culturel, le fondamentaliste, a rayé d'un seul trait toutes leurs attentes. De son côté, l'homme veut bien encore consacrer quelques bougies en l'honneur de son dieu Éros, mais à condition que cela reste dans la stricte intimité de son couple et sans trop de fantaisie. Du coup, l'ensemble du corps social éprouve le malaise que les individus ressassent pour eux-mêmes. La sexualité est certes une belle promesse, mais les tabous ne tardent jamais à vouloir l'étouffer. De la jouissance effrénée des esprits les plus fins, on se retrouve avec une explosion sans précédent de mariages arrangés et sans joie, avec une surveillance accrue et un souci obsessionnel de la pureté morale qui, comme chacun sait, n'existe nulle part dans le monde...
Malek Chebel

Anthropologue des religions, spécialiste de l'islam. Il est l'auteur d'une nouvelle traduction du Coran (Fayard, 2009) et du Dictionnaire encyclopédique du Coran (Fayard, 2009).
POUR ALLER PLUS LOIN

• Les Traditions islamiques, Al-Boukhari, (Adrien Maisonneuve, 1984).
• Le Livre des bons usages en matière de mariage, Ghazali (Adrien Maisonneuve, 1989).
• Encyclopédie de l'amour en islam (Payot, 1995), Le Kama Sutra arabe (Pauvert, 2006), Malek Chebel.
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