Echec de l'Islam des lumières.
Publié : ven. 14 nov. 2008 21:14
Nous avons à comprendre pourquoi ces effets indéniables des Lumières n'ont pas emporté l'Islam vers une mutation décisive et quasi irrévocable. L'état actuel de ces pays montre à l'évidence que l'effet des Lumières fut non seulement insuffisant mais franchement décevant. Despotisme, fanatisme, superstition, obscurantisme, misère économique, sous-développement, absence d'un contrat social intériorisé : tel est le diagnostic qui situe les pays d'Islam loin des leçons des Lumières. Je proposerai au moins trois raisons à ce qui finit par être assimilé à un échec.
D'abord, c'est la politique de modernisation commencée dès les débuts du XIXe siècle qui a échoué. Il s'agit de cette modernisation déterminée par l'assimilation de la technique, celle-là même où se mesure la réussite japonaise lorsqu'elle s'est exprimée à travers la victoire militaire contre la Russie en 1905. Evénement qui a tant fasciné l'Islam en lui révélant que la technique d'origine occidentale peut être maîtrisée par un pays oriental rien qu'en elle-même, dans la fidélité à soi. Pourtant, cette fidélité à soi, non soumise aux principes des Lumières, a conduit la réussite nippone au nationalisme militariste et fasciste. Si l'émergence de la technique est associée historiquement à celle des Lumières, il convient d'en percevoir l'autonomie, manifeste dans l'exemple nippon comme dans sa mise au service de la barbarie pendant le XXe siècle européen. Mais, en même temps, il est difficile de concevoir l'enracinement des Lumières dans une société qui n'a pas tiré avantage du confort et de la richesse matérielle qu'apporte la technique. Elle est donc nécessaire à l'avènement des Lumières, mais elle en est autonome.
J'associerai ensuite cet échec des Lumières à la peur de la pensée radicale, qui prône la rupture et la séparation. Les idées et les principes des Lumières ont émergé en s'opposant à la tradition, en la réfutant, en s'en dégageant. C'est un phénomène qui n'a pas été pensé pour s'accorder avec le legs de la religion, ni même pour s'en accommoder. Les réformateurs et les réformistes de l'islam n'ont pas osé l'aventure de la trahison ; timorés, ils étaient limités par l'obsession de la fidélité à leur croyance. C'est comme s'ils avaient eu la crainte de s'engager en tant que sujet divisé et assumant sa division.
S'ajoute enfin l'émergence, à la fin des années 1920, de l'antioccidentalisme comme idéologie de combat élaborée par les intégristes, lesquels ranimeront tous les refus traditionnels, qu'ils radicaliseront davantage, en s'appuyant notamment sur la traque de l'influence étrangère, supposée contaminer la pureté originelle. Retour donc à la dénonciation des bid'a, ces innovations comprises au sens le plus dépréciatif, tel qu'il a été surdéterminé en sa négativité au XVIIIe siècle par Ibn Abd al-Wahhâb, le fondateur du wahhabisme, dont la coercition sera universelle à partir de l'afflux des pétrodollars déversés sur l'Arabie Saoudite après le choc pétrolier de 1973, dans un champ islamique vacant depuis la défaite des diverses formes de populisme postcolonial.
Face au reflux des Lumières, je voudrais insister sur le rôle que peut jouer l'Europe pour leur réactivation. L'homme européen, en ces dernières décennies de paix, de travail sur soi, de vigilance éthique, semble enfin capable de produire des actes en cohérence avec ses principes. Je sais que cette exemplarité est difficile à mettre en oeuvre, surtout lorsqu'il est peu aisé de la détacher des positions qui distinguent entre dominants et dominés, forts et faibles, riches et pauvres. Mais, en s'attachant au principe de justice, il serait tentant de mettre à l'épreuve une telle exemplarité dans les limites du possible et du raisonnable. Par sa dramatisation s'offrirait à nous l'opportunité de restaurer le lustre des Lumières et de leur redonner un crédit universel qui aiderait à en ranimer le foyer en Islam.
D'abord, c'est la politique de modernisation commencée dès les débuts du XIXe siècle qui a échoué. Il s'agit de cette modernisation déterminée par l'assimilation de la technique, celle-là même où se mesure la réussite japonaise lorsqu'elle s'est exprimée à travers la victoire militaire contre la Russie en 1905. Evénement qui a tant fasciné l'Islam en lui révélant que la technique d'origine occidentale peut être maîtrisée par un pays oriental rien qu'en elle-même, dans la fidélité à soi. Pourtant, cette fidélité à soi, non soumise aux principes des Lumières, a conduit la réussite nippone au nationalisme militariste et fasciste. Si l'émergence de la technique est associée historiquement à celle des Lumières, il convient d'en percevoir l'autonomie, manifeste dans l'exemple nippon comme dans sa mise au service de la barbarie pendant le XXe siècle européen. Mais, en même temps, il est difficile de concevoir l'enracinement des Lumières dans une société qui n'a pas tiré avantage du confort et de la richesse matérielle qu'apporte la technique. Elle est donc nécessaire à l'avènement des Lumières, mais elle en est autonome.
J'associerai ensuite cet échec des Lumières à la peur de la pensée radicale, qui prône la rupture et la séparation. Les idées et les principes des Lumières ont émergé en s'opposant à la tradition, en la réfutant, en s'en dégageant. C'est un phénomène qui n'a pas été pensé pour s'accorder avec le legs de la religion, ni même pour s'en accommoder. Les réformateurs et les réformistes de l'islam n'ont pas osé l'aventure de la trahison ; timorés, ils étaient limités par l'obsession de la fidélité à leur croyance. C'est comme s'ils avaient eu la crainte de s'engager en tant que sujet divisé et assumant sa division.
S'ajoute enfin l'émergence, à la fin des années 1920, de l'antioccidentalisme comme idéologie de combat élaborée par les intégristes, lesquels ranimeront tous les refus traditionnels, qu'ils radicaliseront davantage, en s'appuyant notamment sur la traque de l'influence étrangère, supposée contaminer la pureté originelle. Retour donc à la dénonciation des bid'a, ces innovations comprises au sens le plus dépréciatif, tel qu'il a été surdéterminé en sa négativité au XVIIIe siècle par Ibn Abd al-Wahhâb, le fondateur du wahhabisme, dont la coercition sera universelle à partir de l'afflux des pétrodollars déversés sur l'Arabie Saoudite après le choc pétrolier de 1973, dans un champ islamique vacant depuis la défaite des diverses formes de populisme postcolonial.
Face au reflux des Lumières, je voudrais insister sur le rôle que peut jouer l'Europe pour leur réactivation. L'homme européen, en ces dernières décennies de paix, de travail sur soi, de vigilance éthique, semble enfin capable de produire des actes en cohérence avec ses principes. Je sais que cette exemplarité est difficile à mettre en oeuvre, surtout lorsqu'il est peu aisé de la détacher des positions qui distinguent entre dominants et dominés, forts et faibles, riches et pauvres. Mais, en s'attachant au principe de justice, il serait tentant de mettre à l'épreuve une telle exemplarité dans les limites du possible et du raisonnable. Par sa dramatisation s'offrirait à nous l'opportunité de restaurer le lustre des Lumières et de leur redonner un crédit universel qui aiderait à en ranimer le foyer en Islam.